Science et Religion
L’expérience du soufi
L’expérience d’un certain Abd ul-Mumin fut décrite au sheikh de la façon suivante :
« Les cieux et la terre et l’enfer et le paradis ont tous cessé d’exister pour moi. Lorsque je regarde autour de moi je ne les trouve nulle part. Lorsque je suis en présence de quelqu’un, je ne vois personne devant moi. Dieu est infini. Personne ne peut Le surpasser ; et ceci est l’extrême limite de l’expérience spirituelle. Aucun saint n’a pu aller plus loin que cela. »
A quoi le sheikh¹ répondit :
« L’expérience qui est décrite a son origine dans la vie sans cesse changeante du qalb²; et il me semble que celui qui en fait état n’a pas encore passé même par le quart des innombrables « stations » du qualb. Il faut etre passé par les trois quart restant pour en terminer avec les experience de cette vie spirituelle. Au delà de cette « station », il existe d’autres « stations » connues sous le nom de Rûh, sirr-khâfî, et sîr-akhfâ, chacune de « ces stations », qui, ensemble, constitue ce que l’on appelle techniquement âlam amr, possède ses propres états et caractéristiques. Apres être passé par ces « stations », celui qui cherche la vérité reçoit graduellement les illuminations des « Noms divins » et des « Attributs divins », et finalement les illuminations de l’Essence divine. »
¹ Sheikh Ahmad de Sarhand, grand maître soufi du 17ème siècle.
² Qalb est le cœur au sens pascalien du mot.
Quel que puisse être le fondement psychologique des distinctions établies dans ce passage, ce dernier nous donne au moins quelques idées d’un univers entier d’expérience telle que l’a vue un grand réformateur du soufisme. Selon lui, ce âlam ‘amr (c’est-à-dire « le monde des énergies directrices ») doit être traversé avant que l’on atteigne cette expérience unique qui symbolise le purement objectif. C’est la raison pour laquelle je dis que la psychologie moderne n’a pas encore effleuré le sujet. Personnellement, je ne nourris pas grand espoir quant au présent état des choses, Le seul criticisme analytique, accompagné d’une certaine compréhension des conditions organiques des images en lesquelles la vie religieuse s’est parfois manifestée, ne paraît guère susceptible de nous amener aux racines de la personnalité humaine. A supposer que les images sexuelles aient joué un rôle dans l’histoire de la religion, ou que la religion ait procuré des moyens imaginatifs d’échapper à une réalité déplaisante, ou bien de s’y adapter, ces manières de considérer les choses ne peuvent en aucune manière affecter le but ultime de la vie religieuse, c’est-à-dire, la reconstruction de l’ego fini : Il faut pour cela le mettre en contacte avec un processus vital éternel, et lui donner ainsi une condition métaphysique dont nous ne pouvons avoir qu’une compréhension partielle dans l’atmosphère presque étouffante de notre milieu actuel.
La vérité est que le processus religieux et scientifique, bien qu’impliquant des méthodes différentes, sont identiques quant à leur but final. Toutes deux proposent d’atteindre la réalité. En fait, la religion est bien plus désireuse d’atteindre le réel ultime que ne l’est la science. Et pour toutes deux, la voie vers l’objectivité pure passe par ce que l’on pourrait appeler la purification de l’expérience. Afin de comprendre ceci, il nous faut établir une distinction entre l’expérience en tant que fait naturel, significatif du comportement que l’on peut normalement observer de la réalité, et l’expérience en tant que significative de la nature intime de la réalité. Comme fait naturel, elle s’explique à la lumière des ses antécédents, psychologiques et physiologiques ; comme significative de la nature intime de la réalité, il nous faut, pour faire la lumière sur ce qu’elle représente, appliquer des critères différents… Le processus scientifique et religieux sont en un sens parallèles l’un à l’autre. Tous deux sont véritablement des descriptions du même monde, avec cette seule différence que dans le processus scientifique la position de l’ego est nécessairement exclusive, tandis que dans le processus religieux l’ego intègre des tendances rivales et aborde une attitude inclusive unique d’où résulte une sorte de transfiguration synthétique de ses expériences. Une étude attentive de la nature et de la fin de ces processus réellement complémentaire montre que tous deux sont orientés vers la purification de l’expérience dans leurs sphères respectives.
Le passage que j’ai cité d’après un grand sage de l’Inde montre que l’étudiant qui pratique la psychologie religieuse se propose une purification analogue à celle de Hume, Einstein, et son sens de l’objectivité a autant d’acuité que celui du savant dans sa propre sphère d’activité. Il passe d’expérience en expérience, non pas comme un simple spectateur, mais comme celui qui soumet l’expérience au crible de la critique et qui, selon les règles d’une technique spéciale, adapté au champ de son enquête, s’efforce d’éliminer tous les éléments subjectifs, psychologiques ou physiologiques, du contenu de son expérience, en vue d’atteindre finalement ce qui est absolument objectif. Cette expérience finale constitue la révélation d’un nouveau processus vital – original, essentiel, spontané. Le secret éternel de l’ego, c’est qu’au moment où il parvient à cette révélation finale, il la reconnaît sans la moindre hésitation comme le fondement ultime de son être. Cependant, l’expérience en elle-même est dépourvue de mystère. Il n’y a en elle rien d’émotionnel non plus. En fait, en vue d’assurer le caractère totalement non-émotionnel de l’expérience, la technique du soufisme prend grand soin d’interdire l’usage de la musique dans le culte, et de mettre en relief la nécessité de prières quotidiennes de la congrégation afin de neutraliser les effets anti-sociaux possibles de la contemplation solitaire. Ainsi, l’expérience éprouvée est une expérience parfaitement naturelle qui possède une signification biologique de la plus haute importance pour l’ego. C’est l’ego humain qui s’élève plus haut que la réflexion pure, et qui remédie à son caractère transitoire en s’appropriant l’éternel.
Mohammed Iqbal traduit par Eva de Vitray-Meyerovitch
Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam
