La crise du monde moderne

 

 

 

Voilà un essai particulièrement critique datant de 1926 par René Guenon, il faudrait avant tout restituer le point de vue métaphysique de l’œuvre pour l’homme qui fut le transmetteur et continuateur d’une tariqa (confrérie initiatique) et qui elle-même doit son origine au plus illustre des saints de la pensée traditionnelle ; Moheïddine Ibn ’Arabî. Afin de saisir toute la portée intuitive des écrits en rapport avec la science sacrée, j’aimerais conter ici une histoire qui nous éclairera certainement sur l’approche que nous devrions en avoir :

 

L’enfant et le philosophe; Ibn Arabî, Futuhât, I, p. 153-154.

Je me rendis un jour, à Cordoue, chez le cadi Abû l-Walîd Ibn Rushd [Averroès]; ayant entendu parler de l’illumination que Dieu m’avait octroyée, il s’était montré surpris et avait émis le souhait de me rencontrer. Mon père, qui était l’un de ses amis, me dépêcha chez lui sous un prétexte quelconque. A cette époque j’étais un jeune garçon sans duvet sur le visage et sans même de moustache. Lorsque je fus introduit, il [Averroès] se leva de sa place, manifesta son affection et sa considération, et m’embrassa. Puis il me dit: ” Oui. ” A mon tour, je dis: ” Oui. ” Sa joie s’accrut en voyant que je l’avais compris. Cependant, lorsque je réalisai ce qui avait motivé sa joie, j’ajoutai: ” Non. ” Il se contracta, perdit ses couleurs, et fus pris d’un doute: ” Qu’avez-vous donc trouvé par le dévoilement et l’inspiration divine ? Est-ce identique à ce que nous donne la réflexion spéculative ? ” Je répondis: ” Oui et non; entre le oui et le non, les esprits prennent leur envol, et les nuques se détachent !”

 

Cela signifie que la réalité de cette connaissance ne se trouve pas plus dans l’affirmation de la raison que dans une opposition à elle. La réalité se trouve entre le oui et le non, autrement dit dans un dépassement de la raison : il s’agit d’aller au-delà non de rester en deçà. Et dépasser cette dualité conduit l’esprit hors des limitations de la matière. Cela lui permet d’entreprendre un voyage intérieur qui l’amène au-delà des limites habituelles de la conscience.

 

 

 

Extrait Chapitre VII :

 

La civilisation moderne est vraiment ce qu’on peut appeler une civilisation quantitative, ce qui n’est qu’une autre façon de dire qu’elle est une civilisation matérielle.

Si l’on veut se convaincre encore davantage de cette vérité, on n’a qu’à voir le rôle immense que jouent aujourd’hui, dans l’existence des peuples comme dans celle des individus, les éléments d’ordre économique : industrie, commerce, finances, il semble qu’il n’y ait que cela qui compte, ce qui s’accorde avec le fait déjà signalé que la seule distinction sociale qui ait subsisté est celle qui se fonde sur la richesse matérielle. Il semble que le pouvoir financier domine toute politique, que la concurrence commerciale exerce une influence prépondérante sur les relations entre les peuples; peut-être n’est-ce là qu’une apparence, et ces choses sont elles ici moins de véritables causes que de simples moyens d’action; mais le choix de tels moyens indique bien le caractère de l’époque à laquelle ils conviennent. D’ailleurs, nos contemporains sont persuadés que les circonstances économiques sont à peu près les uniques facteurs des événements historiques, et ils s’imaginent même qu’il en a toujours été ainsi; on est allé en ce sens jusqu’à inventer une théorie qui veut tout expliquer par là exclusivement, et qui a reçu l’appellation significative de « matérialisme historique ».

On peut voir là encore l’effet d’une de ces suggestions auxquelles nous faisions allusion plus haut, suggestions qui agissent d’autant mieux qu’elles correspondent aux tendances de la mentalité générale ; et l’effet de cette suggestion est que les moyens économiques finissent par déterminer réellement presque tout ce qui se produit dans le domaine social. Sans doute, la masse a toujours été menée d’une façon ou d’une autre, et l’on pourrait dire que son rôle historique consiste surtout à se laisser mener, parce qu’elle ne représente qu’un élément passif, une « matière » au sens aristotélicien; mais aujourd’hui il suffit, pour la mener, de disposer de moyens purement matériels, cette fois au sens ordinaire du mot, ce qui montre bien le degré d’abaissement de notre époque; et, en même temps, on fait croire à cette masse qu’elle n’est pas menée, qu’elle agit spontanément et qu’elle se gouverne elle-même, et le fait qu’elle le croie permet d’entrevoir jusqu’où peut aller son inintelligence.

Pendant que nous en sommes à parler des facteurs économiques, nous en profiterons pour signaler une illusion trop répandue à ce sujet, et qui consiste à s’imaginer que les relations établies sur le terrain des échanges commerciaux peuvent servir à un rapprochement et à une entente entre les peuples, alors que, en réalité, elles ont exactement l’effet contraire. La matière, nous l’avons déjà dit bien des fois, est essentiellement multiplicité et division, donc source de luttes et de conflits ; aussi, qu’il s’agisse des peuples ou des individus, le domaine économique n’est il et ne peut il être que celui des rivalités d’intérêts. En particulier, l’Occident n’a pas à compter sur l’industrie, non plus que sur la science moderne dont elle est inséparable, pour trouver un terrain d’entente avec l’Orient; si les Orientaux en arrivent à accepter cette industrie comme une nécessité fâcheuse et d’ailleurs transitoire, car, pour eux, elle ne saurait être rien de plus, ce ne sera jamais que comme une arme leur permettant de résister à l’envahissement occidental et de sauvegarder leur propre existence. Il importe que l’on sache bien qu’il ne peut en être autrement : les Orientaux qui se résignent à envisager une concurrence économique vis-à-vis de l’Occident, malgré la répugnance qu’ils éprouvent pour ce genre d’activité, ne peuvent le faire qu’avec une seule intention, celle de se débarrasser d’une domination étrangère qui ne s’appuie que sur la force brutale, sur la puissance matérielle que l’industrie met précisément à sa disposition; la violence appelle la violence, mais on devra reconnaître que ce ne sont certes pas les Orientaux qui auront recherché la lutte sur ce terrain.

 

 


Image Click © Kandinsky -Gravitacion-